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Cahiers intimes d'orientation marxienne

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29 août 2015

Gaspard Koenig, un cauchemar de Marx

J’ai lu le dernier article de Gaspard Koenig, « L’ubercapitalisme, un rêve de Marx » paru le 27 août dans Le Point et je suis dépité d’avoir à « faire de la critique » sur l’heure du déjeuner. Mais le moyen de faire autrement ! Marx une fois de plus s’y trouve tellement malmené que c’est pitié. Et si je ne ramassais pas le gant, l’amie fidèle qui m’a recommandé cet article croirait que j’acquiesce aux arabesques de M. Koenig.

Trois choses m’ont gêné dans cet article : le rapport sournois et changeant à Marx ; la légèreté irresponsable avec laquelle Marx est cité ; l’identification fallacieuse de l’économie de partage à la société communiste.

Gaspard Koenig commence par citer un extrait de L’idéologie allemande. « La possibilité de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon son bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique ». [L’idéologie allemande, éditions sociales, 1977, p. 68] et il prétend que cette maigre phrase est « la description de la société communiste par Marx ». C’est un peu léger, non ? Qui peut croire que LA société communiste n’est ni plus ni moins qu’une communauté de chasseurs-cueilleurs, ayant domestiqué à grand-peine un loup et un auroch, et devisant gaiement après le repas, lèvres, mentons et doigts luisants ? Ce serait donc pour revenir à la préhistoire que Marx aurait écrit Le Capital ? Gaspard Koenig commet ici une erreur de débutant : il considère que tout Marx est déjà compris dans L’idéologie allemande et qu’on a assez rendu compte de sa pensée en citant un texte de 1846, alors que le premier livre du Capital n’aura paru qu’en 1867. Or, de tous les fragments et brouillons imprimés aujourd’hui sous le titre d’Idéologie allemande, Marx n’a publié qu’un petit texte en 1847 et Engels quelques fragments en 1888, jugeant alors que tout le reste n’était plus d’actualité. Et Marx n’a-t-il pas écrit dès 1859 qu’il « abandonnait […] volontiers le manuscrit à la critique rongeuse des souris » ? [Contribution à la critique de l’économie politique] C’est seulement par un fallacieux tour de passe-passe et non sans condescendance que Gaspard Koenig fait de l’expression d’une pensée immature du jeune Marx le dernier mot du « vieux Karl ».

Gaspard Koenig ne voit pas ce qu’il y a d’incongru à mettre sur un même plan pêche, chasse et élevage d’une part, et webmastering, voituring et moocing d’autre part. Cela dit, ce n’est pas le fond qui l’intéresse, mais la forme. Et formellement, il y aurait trois points communs entre la société « communiste » selon Marx et l’économie collaborative selon Rifkin : les deux sont des visions abouties d’un monde futur où chacun aura la liberté (loin de toute contrainte sociale) de choisir entre un grand nombre d’activités plutôt que de se soumettre à un cafardeux emploi salarié.

La société communiste et l’économie collaborative auraient chacune leur visionnaire. Un Karl Marx caricaturé en songe-creux qui « rêve » d’un monde pastoral, échafaude une « fiction conceptuelle », un « idéal ». Un Marx un peu suranné et assez inoffensif désormais, un vieux gâteux. Son lointain et fringant héritier, Jeremy Rifkin, fondateur d’une « théologie naïve », et « gourou » d’un marxisme à la page qui aurait pour adeptes les fondateurs d’Airbnb, de BlaBlacar, d’Uber etc. Et ces deux visionnaires sauraient ou auraient su ce que serait le monde d’après le capitalisme. Rien de plus faux concernant Marx. Et si Gaspard Koenig avait consulté la toute dernière édition française de L’Idéologie allemande, la première véritablement scientifique, celle de Jean Quétier et Guillaume Fondu publié dans le cadre de la GEME en 2014, il aurait peut-être lu une petite note éclairante de Marx et Engels : « Le communisme n’est pas pour nous un état qui doit être instauré, un idéal auquel la réalité effective a à se conformer. » Peut-être que les « geeks multimillionnaires de la Silicon Valley [ont] l’illusion exaltante de dépasser le capitalisme », mais on chercherait en vain chez Marx plus qu’une ébauche de ce que serait le communisme. M. Koenig a donc tort de prétendre isoler un état du communisme chez Marx et de se fonder là-dessus pour faire des rapprochements hâtifs.

Dans la société communiste et dans l’économie de partage, les individus seraient enfin libérés de toute contrainte sociale. J’ignore si le chômeur de longue durée qui n’a rien trouvé de mieux pour nourrir sa famille que de conduire 15 heures par jour est si content que cela d’être libéré de la « morne entreprise » qui l’employait avant et de la réelle protection sociale qu’il bénéficiait. J’ignore si l’étudiant parisien qui dort trois nuits par semaine sur le canapé d’un ami pour louer sa chambre de bonne via Airbnb n’aimerait pas tout simplement être contraint d’accepter une généreuse bourse du CROUS. Et j’ignore si le voisin qui met à disposition sa machine à laver est si content que cela de voir une startup parisienne toucher un pourcentage sur chaque lessive. Ce que je sais en revanche, c’est qu’il n’est pas question dans L’idéologie allemande d’un individu à ce point « maître de forger son propre destin », à ce point libéré « vis-à-vis des contraintes sociales ». Voici l’extrait de L’idéologie allemande que M. Koenig a si honteusement tronqué : « En effet, aussitôt que le travail commence à être réparti, chacun a un cercle d’activité exclusif et déterminé qui lui est imposé et dont il ne peut sortir. […] Tandis que dans la société communiste, où chacun n’a pas un cercle d’activité exclusif mais peut se former dans n’importe quelle branche, la société règle la production générale et, de ce fait, m’offre la possibilité de faire aujourd’hui ceci, demain cela, de chasser le matin, etc. » On voit bien (chez le jeune Marx) que les salariés une fois libérés de la division du travail, qu’ils n’ont pas décidée et qu’ils subissent aveuglément, n’entrent pas pour autant dans la « concurrence [généralisée] des biens et des services ni « dans une forme extrême de valorisation des marchés » nécessitant un über-Etat régulateur. Ils ne vivent pas non plus dans un monde où chacun fait égoïstement selon son bon plaisir, à charge pour l’Etat planant haut au-dessus de la mêlée de panser les plaies. L'ubercapitalisme n'est donc pas ce dont Marx rêvait pour fin de l'humanité. 

Je résume. M. Koenig énumère les bons côtés de l'économie collaborative et les rapproche d'une vision immature et de toute façon tronquée de la société communiste. Il introduit ensuite les parts d'ombre de l'économie collaborative, mais sans renoncer à l'identifier au communisme. Il en conclut que le communisme - en l'état - est aussi mauvais que ce qu'il appelle l'ubercapitalisme. Mais pas si mauvais qu'on ne puisse se contenter de le réguler un peu. Uber, Airbnb etc. veulent un grand désordre d’individus violemment autonomes. Gaspard Koenig veut un grand désordre d’individus violemment autonomes pour qu’un grand Etat y mette bon ordre.

Et Marx alors ? J'en sais rien, moi ! Un grand ordre d'individus autonomes qui s'associent et se mettent d'accord ? J'attends avec impatience le prochain livre de Lucien Sève pour savoir !

P.-S. J'ai regardé plusieurs vidéos de Gaspard Koenig et à plusieurs reprises, quand il évoque son idéal d'un individu libre, autonome, responsable, émancipé, il fait mine de se réclamer de Marx et parle comme Marx de « monade ». Ce garçon n'a-t-il donc pas vu que Marx justement se moque de cette « liberté de l'homme en tant que monade isolée, repliée sur elle-même » ? [A propos de la question juive

P.-P.-S. Le garçon l'a vu. Dans son dernier livre, il prend le temps d'être moins léger sur ce point, et très lourd sur d'autres : « Pourtant, Marx ne se satisfait pas de cet idéal bourgeois. Après l’avoir brillamment analysé, il rejette la vision « égoïste » de l’autonomie. Au nom de quoi ? Au nom de « l’émancipation humaine » (à différencier de l’émancipation politique), c’est-­à-­dire de la possibilité de transformer l’homme en une créature meilleure, altruiste et désintéressée, que Marx appelle, d’une manière qui fait frémir, « l’homme proprement dit, l’homme vrai ». C’est à la poursuite de cette mystérieuse essence humaine, aperçue par le philosophe-­roi marxiste et étayée par une philosophie de l’histoire contestable, que se consacreront les pires totalitarismes du xxe  siècle. On voit donc pourquoi Marx aura besoin d’introduire dans sa philosophie la notion perverse d’aliénation, qui explique l’aveuglement de l’homme vis-­à-­vis de sa « vraie nature ». Ainsi, avec une parfaite cohérence, les droits de l’homme deviendront le propre d’une « société de l’anarchie, de l’individualisme naturel et spirituel aliéné de lui-même ». La monade est aliénée, il faudra la rééduquer ! » [Le révolutionnaire, l'expert et le geek]

Prochain billet : Un commentaire de cette citation de G. K.

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27 juillet 2013

On ne badine pas avec l'amour

Il y a des livres que j’aurais honte de posséder, que néanmoins je dois connaître ne serait-ce que pour me renforcer dans l’idée que je suis sur la bonne voie. Ces livres, je les lis d’une page l’autre au gré de mes visites à la Fnac ou chez Gibert. C’est ainsi que j’ai presque fini Et si l’amour durait d’Alain Finkielkraut. Je ne dirai rien des quatre essais littéraires qu’il contient et qui ne valent pas plus qu’une bonne dissertation de bon lycéen. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la préface par laquelle Finkielkraut justifie d’avoir réuni ces quatre textes que personne n’attendait et qui n’auraient manqué à personne.

Finkielkraut commence par poser que « nous sommes tous modernes en ceci que nous revendiquons et que nous exerçons la liberté d’aimer qui nous voulons, comme nous voulons et le temps qu’il nous plaît. Nous avons balayé les conventions et supprimé les contraintes qui pesaient sur l’amour. Nulle autorité extérieure ne nous dicte nos comportements. La collectivité n’a plus voix au chapitre. » On aimerait le croire. Mais quid des mariages forcés, des lapidations et des gynécées de drap sombre ? Mais quid de la pénalisation de l’homosexualité ? Ah, j’ai compris ! Tous ceux-là ne sont pas modernes, ils sont encore en plein Moyen-Âge de l’amour. Mais quid alors des jeunes versaillaises – plus blanches et catholiques tu meurs – qui se font posément enculer pour arriver vierges au mariage ? Et pourquoi les jeunes cailles – dans les RER vers Paris – retirent-elles le survêtement sous lequel elles ont enfilé en contrebande un slim de minet ?

Partisan d’une liberté métaphysique définie comme arrachement aux déterminismes, et soucieux d’en produire au moins UN exemple, Finkielkraut parle d’amour. Son comparse Luc Ferry ne fait pas autre chose. Dans Apprendre à vivre, il « préfère (…) postuler, même si elle reste, en effet, mystérieuse (…) une faculté d’arrachement à la nature et à l’histoire, cette faculté que Rousseau et Kant nommaient la liberté. » Et Luc Ferry ne vient-il pas de publier un De l’amour, où il construit une nouvelle philosophie dont l’amour passion – par opposition au mariage de raison – serait le principe ? L’amour est le dernier cul-de-sac où se retranchent les partisans de la liberté métaphysique. Parce qu’au temps où « le déterminisme scientifique n’était pas encore élaboré, même pour ce qui concerne la nature, l’irrationalité de cette thèse (sur la liberté métaphysique) n’apparaissait pas encore de manière éclatante. Mais au fur et à mesure que la pensée moderne découvrit partout la nécessité naturelle derrière les miracles ou les hasards apparents, et la nécessité sociale derrière les conduites humaines, la fiction métaphysique d’un acte sans cause, d’un choix pur, d’un libre arbitre transcendant pouvait de plus en plus difficilement être soutenue par des arguments logiques. » (Lucien Sève, La philosophie française contemporaine et sa genèse de 1789 à nos jours)

Ne pouvant pas démontrer cette « faculté d’arrachement à la nature et à l’histoire », toutes les sciences aux trousses, Ferry et Finkielkraut tâchent de sauver ce qui reste de leur liberté métaphysique en la plaçant au principe de l’amour. Las ! Les femmes lapidées, les homosexuels exécutés, les vierges versaillaises, les lascars et les rallies leur donnent évidemment tort. Mais c’est quand même bien joué. Prendre l’amour en otage ; il fallait y penser ! Car qui – même l’affreux matérialiste que je suis – renonce le cœur léger au coup de foudre amoureux ?

Prochain billet : L’amour du point de vue du matérialisme dialectique.

13 septembre 2011

Comme quoi le salarié est toujours escroqué.

     Citation de circonstance : « Je n'oublierai jamais d'avoir vu à Turin un jeune homme à qui, dans son enfance, on avait appris les rapports des contours et des surfaces en lui donnant chaque jour à choisir dans toutes les figures géométriques des gaufres isopérimètres. Le petit gourmand avait épuisé l'art d'Archimède pour trouver dans laquelle il y avait le plus à manger. » Rousseau, Emile ou de l’éducation.

     Je doute que mon père a jamais lu l’Emile de Rousseau ; n’empêche qu’il aimait enseigner par expériences. Un jour par exemple il a déposé au milieu de la cuisine une friandise,  qu’il nous excita, ma sœur et moi, à atteindre en se fatiguant le moins possible. Facile ! Mesurer ses mouvements : tête haute, un bras le long du corps, l’autre tendu, pas de géants et mécaniques. J’avais les jambes et le bras plus longs et j’ai gagné la première manche.
     Mais mon père nous torturait en insinuant qu’il y avait moins fatigant. Je crois, c’est moi qui ai trouvé la solution :

« Je demande à quelqu’un de me l’apporter !
-       Bravo.
-       Oui, mais comment je trouve un boy pour faire le boulot à ma place ?
-       Bah, tu lui donnes un peu d’argent ; ou tu lui promets une petite part du gâteau.
-       Oui, mais si mon boy file avec l’argent sans faire son boulot ?
-       Bah, tu lui fais signer un contrat et ne lui donnes l’argent qu’une fois le travail accompli.
-       Oui, mais s’il se rend compte que la friandise vaut plus que l’argent que je lui promets, il va la garder pour lui !
-       Bah, c’est du vol. Tu le dénonces à la police et on te la rendra.
-       Oui, mais la friandise n’était pas encore à moi. Elle attendait bien sagement que quelqu’un se l’approprie.
-       Bah, tu l’as vue le premier. C’est toi qui as eu l’idée de l’attraper. D’ailleurs, il a signé.
-       Oui, mais quand même.
-       Bah, tu bandes les yeux de ton salarié, tu lui attaches les mains, tu le fais travailler pour toi et ne le libères qu’une fois le travail accompli. »

     J’avais, sans le savoir encore, reçu ma première leçon de capitalisme. Car oui, le salarié est payé moins que la valeur de ce qu’il produit. Il est payé à la fin du mois et fait crédit de sa force de travail du 1er au 31. Il est lié par un contrat de travail et tout l’arsenal juridique. Quant au capitaliste, il a de l’argent de réserve, une mise qu’il peut faire fructifier en se servant du salarié qui lui n’a que ses bras à vendre.

20 juillet 2011

Palinodie sur mon propriétaire

    « Je me fais nomade », disais-je en 2006 à quitter la maison de mes parents. Imagine no possessions. Je prétendais me débarrasser de tout ce que je possédais, n'avoir plus rien à défendre, m'alléger du superflu. En fait, je voulais vivre en location de tout. J'avais pris le nécessaire, et aussi - pour les humilier de steaks hachés et de raviolis - quelques pièces de mon service alsacien, de celui qu'avait complété, Noël après Noël, ma marraine. Je me voyais déjà - à Paris - rayer de coups de fourchettes rageurs et bredouilles tout le folklore de Henri Loux.
    Cinq ans de la ville m’ont bien changé. J’ai donné des leçons particulières dans des appartements qui me semblaient Versailles ; j’ai frôlé quelques garçons à chaussures bateau et leur monde ; tous les jours j’en vois, bien mis et la peau belle. J’envie, en somme ! J’ai compté ce qu’en cinq ans j’avais payé de loyers : 21 000 €. Je ressentime ! Je brique mes assiettes après chaque dîner pris sur le bord de mon petit lit. Mon patrimoine ! J’ai changé au point de ne rien désirer plus qu’un appartement à moi. J’ai changé au point de justifier en communisme mon désir de propriété, ennoblir en exploitation ma situation de locataire. Oui, j’ai publié ici en novembre 2009 une note sur les propriétaires : Pierre papier. J’y disais que le locataire est au propriétaire ce que le salarié est au capitaliste. Et je croyais naïvement qu’à devenir propriétaires de leurs logements, les prolétaires faisaient un pas de géant vers l’émancipation.
    Je vois clair maintenant : fonctionnaire d'État, exploité par personne et plutôt du côté des parasites, il fallait bien que je trouve un joug dont me libérer pour jouer au parfait petit communiste. Je n'en voyais qu'un seul : rompre violemment mon contrat de location et avoir ma chambre à moi ! Quelle folie ! J'ai oublié que l'accès à la propriété est souvent gravillonné de prêts à taux usuriers et parfois variables qui vous ficellent mieux qu‘un loyer. J'ai oublié combien je suis libre à vivre en location de tout.  J'ai oublié que je suis parti contre mes parents rivés à leur maison comme un morpion à son poil. Je sentais vaguement qu'ils se faisaient avoir. J'en suis sûr désormais. Ces imbéciles se félicitent chaque mois d’économiser le prix d’un loyer et d’une brouette de légumes, sans soupçonner qu’en réalité c’est leur patron qui économise cette somme sur leurs salaires, sur tous les salaires de propriétaires avec jardin. D'ailleurs, M. Sarkozy compte sur eux. N'a-t-il pas déclaré en 2005 que son « premier projet en matière de logement est de faire de la France un pays de propriétaires, car la propriété est un élément de stabilité de la République, de la Démocratie et de la Nation. » Et il avait raison : c'est sûrement pas mes aïeux qui auraient soutenu la Commune de Paris.
    Surtout, je ne savais pas encore que le pas de géant, c'est se libérer du salariat. Car le salarié est toujours escroqué ; le locataire seulement s’il paie le logement au-dessus de sa valeur marchande. Louer un appartement, c'est un peu comme acheter son pain ; et on n'est pas plus libre une fois qu'on s'est encombré d'une machine à pain ; et on n'appelle pas non plus Marx au secours dès qu'un  boulanger triche sur le poids. Non, le propriétaire n’exploite pas le locataire, il ne fait que lui louer une marchandise. Il ne fait que lui louer le luxe de n'avoir rien à perdre.

Prochain billet : Comme quoi le travailleur est toujours escroqué.

18 août 2010

Contre-cours sur le travail

    Promis, c'est la dernière fois que je parle ici de Simone Manon, professeur de philosophie au lycée Vaugelas de Chambéry et blogueuse. Mais il faut que je me libère de cette obsession, oui, de cette paranoïa de marxien qui voit des ennemis partout et qui ne distingue plus - à force - l'essentiel de l'accidentel. Car Simone Manon est à peine plus (ou à peine moins) que moi quant à la pensée-Marx : ses élèves - à part quelques-uns - auront-ils intégré la charge idéologique de ses cours ? Les gens qui visitent son blog cherchent-ils une vision du monde ou seulement quelques références, des analyses ponctuelles voire une dissertation toute faite ? Quant à moi, qui suis-je pour tirer ainsi à boulets rouges sur tout ce qui bouge ? À quoi bon d'ailleurs, puisque personne ne lit ces lignes. Disons que je me fais les dents, pour quand le jeu vaudra la chandelle.

    Et que le lecteur soit prévenu, je vais faire à Simone Manon un reproche suranné, je la vais traiter d'idéaliste. Le philosophe idéaliste part "de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, de ce qu'ils sont dans les paroles, la pensée, l'imagination et la représentation d'autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os". Le matérialiste à l'inverse "part des hommes dans leur activité réelle". Pour le matérialiste, "ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience". [L'idéologie allemande, Éditions sociales, pp. 36-37]

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    Tous ceux-là sont déjà idéalistes qui se proposent de parler du travail et ne partent pas du travail comme activité réelle, mais de ce que des hommes en ont dit. Nos professeurs de philosophie - et Simone Manon - croient enseigner ce qu'est le travail en feuilletant le vieux recueil des idées sur le travail ; moi, j'irais plutôt de par le monde, je verrais qu'il y a travail et travail, qu'il y a travail salarié et travail non salarié, travail plus ou moins pénible, plus ou moins bien payé, travail accumulé c'est-à-dire capital, je verrais qu'il y a des gens qui ne travaillent pas, je verrais qu'il y a le travail élémentaire d'une cohorte de fourmis traînant une fraise à l'abri et le travail élaboré d'un ouvrier fraiseur. Nos philosophes diront que ce ne serait plus de la philosophie, mais de l'histoire. Précisément : le matérialiste que je suis n'a que faire d'une science livresque, d'une scolastique. "Nous ne connaissons qu'une seule science, celle de l'histoire. L'histoire peut être examinée sous deux aspects : l'histoire de la nature et l'histoire des hommes. Les deux aspects cependant ne sont pas séparables ; aussi longtemps qu'existent des hommes, leur histoire et celle de la nature se conditionnent réciproquement. L'histoire de la nature est ce qu'on désigne par science de la nature". [Marx, Engels, L'idéologie allemande, Éditions sociales, p. 20] Ce n'est pas un hasard si on n'enseigne la philosophie qu'en classe terminale : il est bon d'avoir vécu un peu, d'avoir fait avant 6 ans d'histoire, de géographie, d'éducation civique, de français etc. C'est aussi une belle duperie : puisque les élèves sont réputés en savoir assez enfin des hommes dans leur activité réelle, les professeurs de philosophie s'envolent d'emblée avec Platon pour le monde des idées et y séjournent une année entière. Oui, ils ne partent pas des hommes en chair et en os, ils en partent et n'y reviennent que pour exemples.

 

    Ceux-là encore sont idéalistes qui croient qu'à chaque mot est attaché depuis la nuit des temps une signification immuable, qui décident a priori du bon usage des concepts. Simone Manon affirme qu'on "commet une erreur lorsqu'on parle du travail des animaux, [car] sous une même dénomination, on désigne des réalités qui, en toute rigueur, doivent être différenciées". Elle se demande s'il y a "sens à dire qu'on travaille lorsqu'on bricole, on s'adonne à une activité artistique, intellectuelle qui n'est pas effectuée en échange d'un salaire". Elle persifle enfin la vision marxienne du travail moins aliéné : "Est-il bien sérieux de penser sous le même concept de travail, une activité idéale qui n'existe que dans les rêves et l'activité que nous nommons ainsi dans le réel ?" Faux problèmes ! Quand je lis travail animal, je ne vois pas de pieuvre à la caisse d'un supermarché. Quand un lycéen dit travailler, on ne doute pas qu'il parle de ses devoirs scolaires. La signification d'un mot est limitée - et enrichie - surtout par l'usage. Si c'est ambigu, il suffit de préciser : travail salarié, travail de nuit, travail de l'ouvrier fraiseur, travail salarié de nuit de l'ouvrier fraiseur, travail scolaire, le castor a travaillé toute la journée à rogner la base d'un tronc d'arbre. Mais Simone Manon - et comme pour elle ce sont les mots qui font exister les choses - ne veut pas que travail engendre une si vaste collection de bâtards concrets, elle ne veut pas léser le mot. Alors elle cherche partout dans la vie réelle le travail qui correspond au mot travail, éliminant peu à peu tout ce dont travail est un commode nom générique. Elle retournerait aussi bien tous les vergers du monde à la recherche du fruit que nomme le mot fruit, repoussant tour à tour les pommes, les bananes et les fraises en s'exclamant : "C'est un fruit que je veux, pas une pomme !"

 

    Ceux-là sont toujours idéalistes qui croient établir les propriétés d'une chose à partir des propriétés du nom qu'on lui a donné. Dans son cours sur L'aliénation du travail, Simone Manon reconnaît avec Marx que le travail est souvent aliénant. Mais elle ne suit pas Marx quand il affirme que l'homme peut se libérer de ce travail aliénant et faire en sorte que le travail ne soit pas "seulement un moyen de vivre, mais devienne lui-même le premier besoin vital". [Marx, Critique du programme de Gotha] Pour en décider, il faudrait faire une enquête, voir si on peut trouver déjà des formes de travail désaliéné ; il faudrait réfléchir aussi à partir des présupposés réels, voir si le machinisme ne libère pas jusqu'à à un certain point l'ouvrier. Mais Simone Manon ne sait que tisser des étymologies et manipuler des mots. Elle pose : "En toute rigueur le travail est une contrainte vitale. Par définition une contrainte est ce qui nie la liberté". Elle introduit ensuite diabolicus ex machina la formule "travail libre" (formule qui est la sienne et par laquelle elle résume toute la pensée de Marx sur le travail non aliéné*). Elle conclut : puisque la formule travail libre est un oxymore, rien de tel ne peut exister dans la vie réelle. Elle passe ainsi d'une considération grammaticale à quelque chose de la vraie vie : "Je maintiens que l'idée d'un travail libre est un oxymore. Tout au plus est-il permis d'espérer que chacun exerce une activité correspondant à ses aptitudes, à ses goûts et soit justement rétribué en terme de revenu et de reconnaissance sociale afin d'y trouver un épanouissement". Elle glisse de l'idée à la réalité. C'est comme si on disait que Gdansk étant imprononçable, rien de ce nom n'existe. Eh bien soit, disons Dantzig et le tour est joué. Nommons autrement le projet marxien, nommons-le travail de moins en moins aliéné et les arguments fumeux de Simone Manon s'évanouissent. À moins qu'elle ne s'enrage et pose que aliénation signifiant absence totale de liberté, il n'y a aucun sens à se dire à demi libéré etc.

 

    Peut-être Simone Manon a conscience qu'elle se paie là de mots car elle finit par citer un texte de Marx. Oh, elle ne fait que descendre d'un cran dans l'échelle de l'idéalisme, car partir d'un texte est mieux que partir d'un mot ou d'une formule, mais ce n'est toujours pas partir des hommes en chair et en os ! D'ailleurs, Simone Manon ne part pas du texte de Marx, elle part de l'idée qu'elle s'en fait et dont ce texte n'est selon elle que l'avatar : "Et qu'on ne vienne pas dire qu'il soit possible de penser un travail affranchi des contraintes mutilantes de la division du travail et de la nécessité vitale ou sociale. Une telle représentation est une utopie [C'est Simone Manon qui souligne] et une utopie seulement. C'est le propre de l'utopie marxiste. Marx en énonce les termes dans La critique du programme de Gotha". Et de citer alors le texte de Marx : "Dans la société communiste, quand auront disparu la subordination des individus à la division du travail et l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra le premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l'horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : 'De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !'" Ce texte ne gagnerait-il pas à être descendu dans la vie concrète plutôt que d'être hissé vers l'idée de l'utopie marxiste ? Lisons ce texte non plus comme l'illustration de l'utopie marxiste mais comme le reflet de la vie réelle. Marx y détaille les conditions d'avènement du communisme : 1. Les hommes sont de plus en plus instruits et qualifiés. 2. Les ingénieurs sont capables de concevoir des machines qui libèrent des tâches répétitives et augmentent la productivité. 3. On ne trouve plus dans les usines de simples presse-bouton mais des ouvriers polyvalents capables au moins de programmer une machine, de surveiller la production, de vérifier la qualité des produits. 4. D'ailleurs, la distinction entre ingénieurs et ouvriers s'estompe. 5. Les ingénieux ouvriers sont capables de reprendre à leur compte la production. 6. Le travail devient non seulement gratifiant mais hominisant. 7. On produit en abondance tout ce dont les individus ont besoin ; le vol perd alors sa raison d'être ; l'État chargé d'assurer la sécurité des possédants perd sa raison d'être.

 

    C'est  si peu utopique que cela a déjà été essayé. À la fin de son cours, Simone Manon se fait une joie d'observer que la "collectivisation des moyens de production ayant été historiquement expérimentée, il est possible de tirer certains enseignements". Si cette attention à l'histoire ne venait pas à la toute fin d'un cours spéculatif sur le travail, comme simple caution historique, ce serait-là une démarche parfaitement matérialiste. Mais Simone Manon a passé trop de temps dans le monde des idées : semblable au vaste oiseau des mers, exilée sur le sol, ses ailes l'empêchent de marcher. Car Simone Manon a complètement oublié ce qu'était un fait historique : ce n'est pas parce que dans les conditions de la Russie de 1920 la collectivisation fut un échec sanglant que toute collectivisation - dans d'autres conditions - est un échec.

 

    Je résume. Simone Manon se propose de dire à ses élèves ce qu'est le travail et se contente de leur dire ce qui a été dit sur le travail depuis 2000 ans. Simone Manon n'explore pas les différentes réalités désignées par le mot travail, elle déduit de l'étymologie du mot quelles réalités il peut seules désigner. Simone Manon va de l'idée au texte et de l'idée à l'événement historique de sorte que le texte est lu avec un préjugé et l'événement historique non compris dans son historicité. Simone Manon est une idéaliste.

 

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    Dans ses cours généralement idéalistes sur le travail, Simone Manon trouve encore ponctuellement le moyen d'éreinter la pensée de Marx. Les deux d'ailleurs sont liés : elle est idéaliste parce qu'elle n'a pas vraiment lu la critique dirimante que Marx fait de l'idéalisme ; elle éreinte la pensée-Marx parce qu'en idéaliste, elle s'attaque  à tout matérialisme. Si encore son idéalisme ne faisait qu'engendrer son anti-marxisme et vice-versa, Simone Manon n'aurait tort qu'en idée, mais il y a que ses sottises ont des conséquences réelles sur la vie concrète des gens : à suivre les idées de Simone Manon on risque de renoncer à changer le monde pour se contenter du monde tel qu'il boitille. Elle écrit par exemple : "Je maintiens que l'idée d'un travail libre est un oxymore. Tout au plus est-il permis d'espérer que chacun exerce une activité correspondant à ses aptitudes, à ses goûts et soit justement rétribué en terme de revenu et de reconnaissance sociale afin d'y trouver un épanouissement". Autrement dit : on ne peut rien faire pour les ouvriers si ce n'est changer l'idée qu'ils se font de leurs conditions de vie et de travail ! Vieille illusion selon laquelle le sort des gens dépend des idées qu'ils s'en font. On pourrait là - paraphrasant ce que Marx dit de Hegel -, dire que Simone Manon n'est pas à blâmer parce qu'elle décrit l'être du travail moderne tel qu'il est, mais parce qu'elle donne pour l'être du travail ce qui est. Et je le redis : ce qu'elle donne à faux pour l'être du travail, pour une nécessité donc, risque bien de dissuader les gens de chercher d'autres formes de travail. Ailleurs, dans un cours sur Nietzsche, elle moque le militant qui prétend changer ce qui est : "Le nihilisme actif demeure incapable de concevoir un après la mort de Dieu, il est impuissant à créer une éthique positive et joyeuse de vie. On peut penser à tous ces militants divers et variés qui savent bien que leurs espérances ne sont que rêves impossibles, mais ils sont trop faibles pour y renoncer et trouvent une raison d'être dans la critique et la destruction systématique de ce qui est". Oui, le militant communiste a des idéaux et il n'en cache pas l'origine matérielle : il n'a pas honte de partir de la misère des classes opprimées. Et oui, l'idéalisme de Simone Manon (et ses conséquences sur les hommes de chair et d'os) a des causes matérielles, mais elle les tait prudemment. Il ne me reste donc plus qu'à les mettre au jour. 

    Simone Manon a un préjugé négatif contre Marx. Elle voudrait faire croire à ses lecteurs que ce préjugé est légitime : Marx aurait tout bonnement perdu la bataille des idées. Or, les arguments anti-marxiens de Simone Manon sont si falots, son ignorance de la pensée-Marx si criarde que ce préjugé, loin d'être un résultat, ne peut être qu'un postulat. C'est bien d'autres qu'elle tient que Marx ne vaut pas la peine. De ses professeurs peut-être, tant l'université française est fermée à Marx. Pour lire le Capital dans le détail, il fallait au moins un prétexte ; il fallait par exemple que Marx fût inscrit au programme de l'agrégation. Cela n'a jamais été le cas. Dans les années 1970 pourtant, Simone Manon a dû entendre parler de Marx, quelque chose aurait dû rester : il faut croire que les morceaux de choix de 2 000 ans de philosophie idéaliste ont été plus forts. Et puis, très vite, elle est devenue professeur de philosophie. Elle a dû calmer les élèves morguant que la philosophie ne servait à rien, et elle a dû répondre ceci que philosopher, c'est faire usage de sa raison, combattre les préjugés et l'opinion, prendre de la hauteur par rapport aux débats de société partisans. Dès lors, munie de cette idée que le philosophe écrit sous la dictée de la Raison, elle a très honnêtement commencé à moquer tous ceux qui à visage découvert font de la philosophie une arme de combat - dont Marx. Professeur de philosophie donc, elle aurait dû partir de ce que les élèves ont appris en 11 ans de scolarité obligatoire, et pour un cours sur le travail, elle aurait dû se documenter sur la réalité actuelle du travail. Mais il est tellement plus simple de camper sur ce qu'à dit Platon du travail, ça donne des cours immuables à ânonner chaque année et c'est bien plus conforme à l'idée que tout le monde se fait de la philosophie.

    On voit que Simone Manon ne peut pas grand chose à son idéalisme, mais pourquoi ne s'offusque-t-elle pas de ce que cet idéalisme lui fait dire ? Pourquoi ne tique-t-elle pas au moment de professer qu'il est permis d'espérer tout au plus que les travailleurs aient plus de reconnaissance sociale ? C'est sans doute que les conséquences "rigoureuses" de ses raisonnements idéalistes (l'État est garant de la sécurité des citoyens, on ne peut pas radicalement améliorer le sort des travailleurs, l'écart des salaires doit être rationnellement justifiable) lui parlent d'une certaine manière et flattent sa vie matérielle. Sans doute Simone Manon n'a aucun intérêt à voir disparaître l'État qui lui paie son confortable salaire de 4500 €, qui lui garantit une belle retraite, qui assure la sécurité de ses biens.

    Si ça tombe, Simone Manon a commencé la philosophie déjà munie de préjugés de classe. On aurait alors la vraie cause de l'idéalisme de Simone Manon : n'ayant pas intérêt à voir le monde changer, Simone Manon n'a pas intérêt à diffuser honnêtement la pensée-Marx. Cela expliquerait pourquoi il n'y a pas de fêlure entre ce que les conditions d'exercice de son métier (l'enseignement qu'elle a reçu, les concours qu'elle a passés, les manuels scolaires, l'opinion que tout le monde se fait de la philosophie, les livres de Dominique Méda) la poussent à dire et ce qu'en effet elle dit : elle aurait peut-être dit la même chose de toute façon, philosophe ou non. Cela expliquerait aussi tout le soin que met Simone Manon à faire passer ses conclusions conservatrices pour la conséquence logique de ses raisonnements idéalistes, pour le fruit du simple bon sens (il est partout question de raison et de mesure dans les cours de Simone Manon : à propos des écarts de revenus qui devraient être "rationnellement justifiables" et ramenés à "la juste mesure" ; des marxiens qui devraient gagner un peu en "sagesse") : ne pouvant donner la véritable cause matérielle de sa philosophie, elle en invente une autre - raisonnable et idéale -, et fait de la cause matérielle réelle de sa philosophie la conséquence (idéo-)logique de ses "raisonnements".

* On trouve la formule travail libre sous la plume de Marx dans Travail salarié et capital, mais là, Marx entend par travail libre le travail salarié, puisque l'ouvrier libre - au contraire de l'esclave ou du serf - se vend lui-même. On voit combien peu Simone Manon est familière des textes de Marx pour appeler "travail libre" le travail moins aliéné.

 

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20 février 2010

Mauvais air ! Ces ateliers où on fabrique l'idéologie scolaire ! Il me semble qu'ils sentent le mensonge à plein nez !

Il y a quelques mois, j'ai discuté avec un garçon magnifique, un lycéen. Il était très curieux de mon communisme et en même temps choqué qu'un marxien pût être professeur : ne risquai-je pas de contaminer mes élèves ? Lui me vantait sans cesse son professeur de philosophie, une femme impartiale, un modèle de rigueur, la voix de la Raison enfin ! Moi ça me faisait bien rire : de Nizan je sais que la philosophie n'est pas un produit pur de la raison désintéressée, qu'elle n'est pas le fruit éthéré de la sagesse. Et la violence avec laquelle mon lycéen se fermait aux coins marxiens que je tentais d'enfoncer dans sa petite cervelle, me disait assez combien il avait bu de cet enseignement neutre. Un jour que j'avais moqué une fois de plus sa voix de la raison et qu'on s'était disputé, il m'a donné - d'un air plein de mystère et m'arrachant la promesse de n'en pas mésuser - l'adresse du blog de son professeur de philosophie. J'y suis allé, j'ai vu : rien que d'anti-marxien. Et pourquoi pas après tout ? Elle aura choisi son camp. À moi de défendre le mien.
Mais par où commencer ?
Dois-je dénoncer le ton de cette philosophie ? Une philosophie quiète qui prône la sagesse et la mesure et qualifie - avec Kolakowski - d'erreur de jeunesse toute tentative de transformer la société. Une philosophie de la résignation qui invite à laisser aller - avec Jean-Paul II - le monde comme il boîte. Une caution philosophique du laisser-faire peut-être : ne trouve-t-on pas sur ce blog le texte d'une conférence de Pierre Manent sur le libéralisme ?
Dois-je critiquer l'assimilation fallacieuse du communisme au nazisme ? Dans un cours sur la vérité par exemple, au sujet de la conception pragmatique de la vérité, on lit qu'il est dangereux de fonder la vérité sur la réussite pratique. L'expérience montre en effet que les idées les plus folles ont eu leur heure de gloire. Elles ont été efficaces, très efficaces. Pensons à l'idée nazie, à l'idée communiste.
Dois-je relever  toutes les tentatives perfides de discréditer la pensée-Marx au prétexte qu'elle aurait déjà été essayée - ah, malheur ! - en URSS ?
Dois-je mettre au jour les tours de passe-passe qui l'amènent à conclure que le communisme est une utopie - au moment même où elle prétend que le communisme a eu lieu en URSS ?

Prochain billet : Contre-cours sur le travail !

10 février 2010

Subjonctif

Comme elle finissait cette phrase, la porte s'ouvrit, et Françoise portant une lampe entra. Albertine n'eut que le temps de se rasseoir sur la chaise.
Tenant au-dessus d'Albertine et de moi la lampe allumée qui ne laissait dans l'ombre aucune des dépressions encore visibles que le corps de la jeune fille avait creusées dans le couvre-pieds, Françoise avait l'air de la « Justice éclairant le Crime ». Surpris par  son entrée inattendue, je m'écriai :
- Comment, déjà la lampe ? Mon Dieu que cette lumière est vive !
Françoise répondit avec une ambiguïté cruelle :
- Faut-il que j'éteinde ?
- Teigne ? glissa à mon oreille Albertine, me laissant charmé par la vivacité familière avec laquelle, me prenant à la fois pour maître et pour complice, elle insinua cette affirmation psychologique dans le ton interrogatif d'une question grammaticale.

Marcel Proust, Le côté de Guermantes.

Mais pourquoi les gens du peuple ont-ils tant de mal avec le subjonctif ? Et ces bourgeois qui ne comprennent pas qu'on puisse ignorer ce mode ! Je me rappelle mon professeur de français au collège, exhibant désespéré les formes les plus cocasses pour nous intéresser. Que je susse. Que je peignisse. Et mon colocataire polytechnicien qui m'a repris hier : Je suis content qu'ils sont venus. Soient venus !
C'est que le subjonctif ne dit rien aux gens du peuple, ils ne parlent pas ce mode.
Le subjonctif, c'est le mode du subjectif. Tu es venu, et j'en suis ravi. Je suis ravi que tu sois venu. C'est le mode de ceux qui mettent le sujet avant la réalité. C'est le mode de ceux qui prennent leurs désirs pour la réalité. À force de subjectiver toujours les faits, ces gens finissent par croire que tout est question de point de vue. Je suis venu. C'est une réalité. Mais comme on est ravi : je sois venu. C'est un état d'âme.
En fait, ces gens si habiles à biaiser la réalité sont les mêmes qui prétendent qu'il suffit de vouloir pour pouvoir. Ce sont eux encore qui pensent que tous les malheurs des hommes sont imaginaires, que des remèdes idéaux suffisent. Inutile de changer le monde : il suffit de modifier l'opinion que certains s'en font. Simone de Beauvoir, La pensée de droite aujourd'hui.
En fait, ces gens qui prennent leurs désirs pour la réalité, trouvent la réalité si conforme à leurs désirs qu'ils n'en veulent pas changer.
Si : pour de semblant, au subjonctif. 

23 janvier 2010

Nuit des pogroms

reichskristallnacht_ac0c2En musant sur Internet, je suis tombé sur une fresque peinte par des collégiens sur un mur de leur salle d'allemand : la Nuit de cristal. C'est assez joli. Sous un ciel azur, une petite ville est comme mangée par le feu et la glace. Au fond de la fresque, des cristaux menaçants se dressent et semblent pétrifier la ville. Au premier plan, des immeubles sont dévorés par les flammes. On dirait une scène de l'Ancien testament. Oui, Sodome détruite par le soufre et le feu. Oui, la femme de Loth transformée en statue de sel pour s'être retournée. Carthage - peut-être - où les Romains mêlèrent du sel à la terre et aux cendres pour stériliser à jamais. 
On imagine une ville pécheresse, punie et purifiée à chaud et à froid. Une ville qu'on débarrasse de ses vices qu'elle devienne pure comme du cristal. Oui, sous un ciel marial, la ville coupable recouvre sa virginité.
C'est un peu le sens de l'image Nuit de Cristal.

Sauf que c'est une image nazie.

C'est le nom poétique donné par les nazis à la nuit du 9 au 10 novembre 1938. Une nuit où des milliers d'Allemands et d'Autrichiens juifs furent assassinés, des dizaines de milliers envoyés dans les camps de concentration. Une nuit où des milliers de magasins appartenant à des Juifs furent détruits, des centaines de synagogues brûlées. Nuit de Cristal - en allemand, Kristallnacht - c'est une image qu'on met entre guillemets. Car elle dit le verre épars des vitrines brisées, la pureté des villes débarrassées de l'élément juif, la cristallisation de l'énergie allemande contre l'ennemi intérieur.

Et je me dis qu'en France on n'a rien compris. Je me dis que les professeurs n'ont rien compris. Comment peut-on illustrer aussi naïvement une image nazie ? Et que des centaines de collégiens voient et admirent !

Je nuance. L'intention n'était pas si mauvaise. Les élèves ont remarqué - ou le professeur a suggéré - que le 9 novembre était une date clé de l'histoire allemande : en 1918 on proclame la République à Berlin, en 1923 Hitler fait sa première tentative de coup d'État, en 1938 la nuit des pogroms et en 1989 la chute du mur de Berlin. Et on a voulu montrer que l'Allemagne est passée de 1938 à 1989 de l'ombre à la lumière.
Et puis non, je ne nuance pas. Cette fresque - toute la fresque, de la Nuit de Cristal à la Chute du Mur - respire la stupidité. Ces gens devaient être électrisés par la coïncidence des dates, pris dans le binarisme du bien et du mal, fascinés par la poésie d'une image nazie.
Au lieu de rendre les élèves moins stupides, on leur donne à voir des jolies images.
De propagande en plus.

7 janvier 2010

Un lycéen d'aujourd'hui

Lui : Ah d'accord, Karl Marx, les romans réalistes socialistes ! Dis donc ! T'es de quel bord ?

Moi : Mais je suis plus rouge tu meurs !

Lui : Moi je suis à droite et je comprends pas réellement comment on peut ne pas voir les incohérences du communisme en étant prof de philosophie.

Moi : C'est parce que rien n'existe et n'a existé qui s'appelle communisme...

Lui : Bon bah faut préciser, parce que bon, ROUGE ! Ça fait même soviétique (dans mon esprit). Explique-moi donc je suis TRÈS intéressé par tes motivations, raisons, etc.

Moi : Déjà, c'est pas par ressentiment que je suis marxien, c'est parce que je suis sûr que la dialectique est la seule façon de penser qui permette de changer le monde en bien, et à une échelle réduite, de faire des avancées dans toutes les sciences. C'est vraiment l'intelligence retorse de Max qui m'a séduit : sa conception de l'essence par exemple, je la trouve miraculeuse.

Lui : Je suis pas assez calé. Dommage. Mais je sais de source sûre que certaines thèses de Marx comportent des contradictions. Mais comment tu envisages la société communiste alors ?

Moi : La plus grosse contradiction c'est celle concernant le travail : Marx dit d'une part que le travail fait l'homme parce que c'est par le travail que l'homme se donne des fins et fait oeuvre ; d'autre part il dit que le travail est aliénant et qu'il faut en libérer l'homme ... Mais cette contradiction est facile à lever, avec la dialectique la plus simple : il suffit de dire qu'il y a travail et travail.
Quant au thèses communistes, tu n'as qu'à lire le Manifeste.

Lui : Oui mais je suis déjà occupé par beaucoup d'autres choses en ce moment !
Tu penses sincèrement qu'une société communiste peut exister sans partir à la dérive ? Ou ça reste une utopie, un idéal, pour toi ?
Il me semble bien que la capitalisme malgré tout ce qu'on peut en dire, est le système qui enrichit et offre le plus de confort à TOUT LE MONDE, même les classes populaires... Je me trompe ? C'est pour ça qu'il perdure et perdurera je crois !
Si rien qui ne s'appelle communiste existe, tu votes quand même à l'extrême gauche ?

Moi : Non, je ne vote pas.
Si le communisme n'est qu'un idéal, alors c'est pas la peine, non, je crois que le capitalisme crée les conditions objectives de son propre dépassement et de l'avènement du communisme. Et ces conditions sont réunies, en gros, quand à côté des choses particulières, a fini par exister pour de vrai, concrètement, l'essence de ces choses comme objet. Une fois que c'est arrivé, la chose elle-même peut disparaître. Un exemple si tu veux, le travail : on a longtemps pu distinguer le travail du potier, de l'enseignant, du chercheur, de l'ouvrier ; il n'existait pas ce qu'on peut appeler LE travail. Eh bien de nos jours, où on embauche des gens à ne rien faire, juste pour qu'ils aient un travail, où les ouvriers sont capables de travailler sur n'importe quelle machine, où les enseignants en lettres font des remplacements de philo et vice versa, il existe quelque chose comme UN travail uniforme, qu'on mesure en heures seulement. LE travail existe à côté des travails particuliers ... et quand les gens se rendront compte qu'ils travaillent juste pour travailler, pour rien, et que ce qu'ils font, d'autres peuvent aussi bien le faire, alors ils voudront travailler différemment.
C'est très schématique, évidemment. Mais si tu veux vérifier si tu as compris, une devinette : quelle est l'essence de la marchandise, qui existe aujourd'hui en même temps que toutes les marchandises ?

Lui : J'ai pas tout compris, mais je vais relire ça encore et encore jusqu'à comprendre !
Mais on DOIT travailler, en travaillant, on participe à la grande tâche de l'humanité, pour la faire prospérer, avancer, pour se libérer !
On pourra en reparler dans 1 mois plus profondément parce que dans le genre raisonnement superficiel et flou je fais pas mieux mais néanmoins c'est les arguments qui me manquent et m'échappent là maintenant,  mais je suis plutôt sûr de ce que j'avance.

Moi : Oui, c'est la grande contradiction du travail dont je te parlais plus haut : libératoire mais aussi parfois aliénant. Tu dois être en train de réviser pour le bac, je te souhaite de réussir haut la main. J'attends tes arguments. La réponse à ma devinette : l'argent.

Lui : Merci en effet je révise le bac, on se parle après, j'ai eu une petite pensée pour toi, et une lecture attentive pour le cours sur le travail qui parle de MARX.

Moi : Je viens de faire les emplois du temps du LOM, mes lycéens n'auront cours que le matin, de 8 heures à 12:30 ... Je les prends dans le sens du poil.

Lui : C'est quoi LOM ?

Moi : Ah, c'est le Lycée d'Orientation Marxienne que moi et mes amis on va peut-être ouvrir à la rentrée 2010, si on trouve des élèves.

Lui : Je trouve que c'est un scandale d'ouvrir un lycée d'idéologie ! Cela dit on est civilisé alors prends le pas agressivement !

Moi : Mais ce ne sera pas un lycée d'idéologie ! Et puis, si tu crois que les programmes de ton lycée ne sont pas farcis d'idéologie, aucun discours n'est neutre, et quand un l'est, ça fait des disciplines chiantes à mourir et des textes sans point de vue (mais même, ça n'existe pas, il y a toujours un point de vue).

Lui : Non, non, non ! Je vois très bien quand on parle du point de vue de la raison, ou d'un point de vue idéologique, pour moi les droits de l'homme c'est pas les droits bourgeois, et le marxisme c'est de belles analyses certes, qu'on ne peut négliger car elles contribuent à ouvrir l'esprit comme toute celles des grands penseurs mais c'est idéologique et utopique aussi ! Oui je veux bien que tu tentes de me convertir, ça m'intéresserait mais en tout cas,  j'OSE espérer que en philo ou même en allemand tu n'essaies pas de glorifier le Marxisme au détriment des autres !?

Moi : Si je prêche le communisme en cours, ce sera de la persuasion, moi, je veux convaincre. Tu me sembles tellement remonté contre les profs : on croirait que tu t'es institué Comité du Salut public pour la qualité de l'enseignement.

Lui : Oui mais bon à 16 ans on peut encore embrigader qui on veut, c'est pour ça que le lycée Marxiste voila quoi ... Le lycée il doit libéraliser les esprits, pas les coincer dans un point de vue subjectif !

Moi : Mais c'est pas un lycée marxiste, même pas marxien, il est d'orientation marxienne. Et il n'y a aucun cours sur Marx, c'est juste partir de la conception marxienne de l'homme (produit historique et social, perfectible ...) pour faire une pédagogie nouvelle ... Il y a quelques enseignements qui sont aménagés et il y a une heure de dialectique par semaine, parce que la dialectique sert partout en sciences, sans que les savants savent qu'ils en font, le comble.

Lui : Bah je te demande juste, c'est normal tu dois bien faire ton travail :)
Ah et la science doit être d'orientation marxiste ? Comme en URSS avec... arf je ne sais plus son nom ! Mince ! bref celui qui a tourné la science à sa sauce pour en faire une justification du marxisme ?
Et par exemple, tu trouves ça normal de commettre des crimes de masses ?

Moi : Je savais que tu allais venir avec ça, et ça me déçois de toi ... C'est tellement stupide de venir avec les morts de Staline. Le stalinisme, c'était un capitalisme d'état, pas du communisme, qu'il se réclame de Marx est dommage pour Marx.
Ton argument est spécieux, et il se démonte selon la même logique spécieuse que je répugne à adopter mais bon : le capitalisme n'a pas fait de morts, peut-être ? Les guerres mondiales, les pauvres, le tiers monde...

Lui : Ouais non mais bon, tout de même le marxisme c'est pire, famines, tout ! Le capitalisme est le système qui a enrichi le plus TOUT LE MONDE, même les pauvres, puisque c'est celui qui produit le plus de richesses , il y a juste à voir les pauvres, les classes populaires il y a des quelques dizaines d'années et les pauvres ou les classes populaires aujourd'hui ! On devient de + en + une classe moyenne, même si en ce moment c'est vrai que c'est un peu chamboulé par la crise mais c'est passager, de plus on a un bon système de redistribution je pense, et même si il y a a des abus (comme ce qu'on a vu) c'est une infime minorité, quand on prend la masse dans l'ensemble. L'écart des richesses est peu élevé, je sais plus les chiffres mais je crois que c'est entre 1 et 10, et même si tu vas dire que c'est corrompu, lors du communisme en URSS, il me semble bien que l'écart était un peu moins grand mais, de peu, encore une fois j'ai oublié les chiffres, désolé... Enfin un chiffre éloquent, ma prof de philo gagne 4400€ (agrégation et âge), un récent sondage est sorti qui a permis de montrer que les patrons gagnaient en moyenne 4500€ alors que EUX ont des responsabilités énormes sur les bras, qu'il faut pouvoir assumer, et certes tu vas me dire c'est faux, eh bien peut-être et quand bien même on rajouterait, 1000, 2000, 3000 Euro, pour moi ça reste normal, parce que c'est grâce à eux que les richesses sont produites, ils paient des impôts énormes et voilà...
Oui, je sais bien que c'est du Marxisme qui a dérapé mais bon c'est tout de même le marxisme qui a donné naissance à cela !
Et on est censé en faire quoi des riches si on suit le Marxisme à la lettre ?

Moi : Mon dieu, mais il n'y a pas UN marxisme. C'est anti-marxien de croire que ce serait une doctrine à appliquer telle quelle en tous les temps. L'héritage marxien, la pensée d'orientation marxienne, c'est une méthode, la dialectique et l'attention à la vie réelle des gens, au concret.
En ce sens, quand tu apportes tes exemples concrets, tu fais un peu comme Marx qui lisait des tonnes de trucs avant de commencer à écrire et qui même lisait les économistes bourgeois.
Ce que tu dis du capitalisme est juste, c'est la première fois que la plupart des hommes - en Occident - ont de quoi vivre plutôt bien. Mais d'abord, Marx ne veut pas que le capitalisme n'a jamais été, au contraire, il faut passer par le capitalisme, par ce qu'il a de bon (et Marx dans le Manifeste dit même que la bourgeoisie a été un temps la classe la plus révolutionnaire qui soit, quand elle a renversé l'ancien régime). Et surtout, si les gens vivent matériellement plutôt bien, ils restent aliénés, rabougris du point de vue intellectuel et tellement loin de ce qu'ils peuvent devenir si on avait ne serait-ce qu'une école digne de l'"homme".
Alors tu peux toujours me dire que c'est Marx qui est à l'origine du goulag, Marx n'aurait jamais pensé faire le communisme en Russie, ça ne pouvait pas marcher puisqu'il n'y avait pas encore de capitalisme en Russie, et c'est le capitalisme, ses contradictions, qui pousse au communisme, plus ou moins violemment. Le premier sursaut du vrai communisme, c'est la Commune de Paris, et là, les morts, c'est pas de la faute des communards, mais des Versaillais qui les ont zigouillés ou déportés.
Quant aux riches, c'est tout le problème de l'égalité : on croit toujours que l'égalité se fait vers le bas, mais c'est qu'on parle d'égalité matérielle, de richesses, ou même naturelle. Mais réfléchis à ça : tu crois que Marx est contre les gros pénis et qu'il veut que tous les hommes aient le même (petit) sexe, pour que les gros n'oppriment plus les petits ?

Lui : Oui bon eh bien c'est vrai que c'est passionnant, mais ça reste une utopie, l'abondance, etc.
Pour ta question, bah je sais pas, je connais pas le marxisme assez profondément mais moi je me connais profondément et si c'est le cas je dis non, conservons les gros ! Et si ce n'est pas le cas, fais-moi rentrer dans ta Nomenklatura que j'en sois pas privé !

Moi : Je ne te pensais pas si sexuel.

Lui : Oh si je suis sexuel moi ! Je suis sanguin, rouge !

21 décembre 2009

Un collégien d'aujourd'hui

Madame le Principal,

    Je sais qu'un rapport doit porter sur un incident ponctuel, permettez-moi d'enfreindre la règle : je vais tâcher de rendre compte de l'attitude de *** en général. D'ailleurs, depuis deux mois qu'il s'ingénie à gêner le bon déroulement du cours de langue, *** maîtrise parfaitement son numéro et le reproduit désormais invariablement d'un cours à l'autre. Parler de son attitude en général, c'est donc parler de son attitude lors du dernier cours et aussi formuler une hypothèse assez fidèle sur son attitude pour le cours à venir - du moins si on ne fait rien pour qu'il se reprenne.
    *** se range toujours près de la porte de la salle pour être assuré d'avoir sa place au premier rang tout à fait à droite. Cette place a un intérêt stratégique : il n'est pas devant moi, mais à côté de moi et pour ainsi dire dans l'angle mort, et en même temps, il peut être vu des 29 autres élèves. Quand *** trouve sa place fétiche déjà occupée, il en fait le siège et peut passer ainsi de longues secondes - au début du cours - à convaincre ses camarades de lui céder la place. S'il n'obtient pas gain de cause, il refuse de s'installer ailleurs et c'est ainsi qu'il a passé un jour 10 minutes, assis sur une chaise au milieu de l'allée. C'est à cette occasion qu'il m'a tutoyé en répondant - à deux reprises - : "Si tu veux", comme je lui désignais la seule table vacante.
    *** n'attend pas, pour s'asseoir, que je salue la classe et invite les élèves à prendre place. Depuis deux mois, je dois donc le prier personnellement de se lever, ce qu'il ne fait jamais sans pousser un petit gémissement. Après tout ce temps, j'estime que c'est une tentative de créer un précédent, et une provocation. 
    Une fois assis, il rechigne à sortir son cahier et quand une nouvelle fois je m'adresse à lui, il répond toujours de façon très agressive : "Mais je le fais, minute".
    Pendant le cours proprement dit, *** met toute son énergie à inventer comment gêner la progression de la classe. C'est ainsi que j'ai trouvé dans l'allée, près de sa table, des cocottes en papier enduites de colle. Il sait que je ramasse en passant les papiers tombés au sol et que je ne manquerai pas de me prendre à son piège. J'ai vérifié : il y a plusieurs pages arrachées dans son cahier et le jour où j'allais le confondre, il a eu un mouvement éloquent de la main pour cacher la déchirure.
    Il y a deux numéros que *** maîtrise à la perfection : déboîter le dossier de sa chaise, se coucher en travers et replacer le dossier pour se retrouver comme enchâssé dedans. D'autres fois, il coince des stylos dans les montants de sa chaise, puis se lève et secoue fortement la chaise pour faire sortir les stylos qu'il y a mis. Il veut bien sûr capter l'attention des autres élèves et gêner leur travail. Je me rappelle un autre cours où il s'était barbouillé le visage d'encre avant de se retourner vers les autres et se faire admirer.
    Quand je lui demande de se déplacer - il y a tout juste le nombre de tables dans mes salles et parfois je ne peux pas -, il y met une nonchalance proprement scandaleuse, soulevant son sac avec force grimaces et traînant la jambe.
    Je pourrais continuer ainsi sur plusieurs pages, juste ceci : le jour où j'ai mis 8/20 à son camarade pour une prestation orale médiocre, il s'est tourné vers les autres en disant : "J'appelle à la révolte". Ces propos, il les a niés devant *** et devant moi au cours suivant où il a commenté : "Vous avez fumé ou quoi !". Je n'ai pas voulu le confondre publiquement en faisant témoigner un élève contre lui : je ne voulais pas risquer de monter les élèves les uns contre les autres dans un contexte général relativement tendu.
    J'ai averti *** oralement à plusieurs reprises, je lui ai donné plusieurs travaux supplémentaires, j'ai prévenu ses parents par le biais du carnet de correspondance et j'ai appelé sa mère. Je l'ai exclu du cours une fois. Je l'ai vu une fois en retenue où j'ai travaillé avec lui l'expression orale et écrite. Je l'ai attendu jeudi dernier (12 novembre) pour une deuxième heure de retenue ; il n'est pas venu. J'aimerais que vous receviez *** éventuellement avec ses parents, en ma présence si vous le souhaitez, et en présence du professeur principal de la classe s'il le souhaite.
    *** arguera sans doute du fait qu'il se comporte bien dans les autres cours. Je vous rappelle qu'on travaille différemment en langues vivantes : souvent en groupes, et que le professeur est amené à circuler d'un groupe à l'autre et de prodiguer des conseils individuels. Il est intolérable que j'en revienne au cours frontal juste pour ne jamais perdre des yeux *** et prévenir tout incident.

Respectueusement,

Braballant

14 novembre 2009

Pierre papier

Le Petit Trianon - dans le parc du château de Versailles - est lardé de couloirs de service invisibles. Le parquet de la salle à manger est même percé en son centre d'une trappe : peut-être on mettait la table à la cuisine avant de la faire monter parmi les invités. Il semble que les maîtresses du lieu ne souhaitaient pas tomber nez à nez avec une bonne portant un pot de chambre ou une pile de draps, que les convives cherchaient à préserver leur intimité des domestiques. Je sais que d'autres grandes maisons et quelques appartements ont de telles coursives. Ainsi le manoir de Henry Selwyn dans Die Ausgewanderten de W.G. Sebald.
Il y a un peu de ça dans mon immeuble du XVIIe arrondissement de Paris. Certes, tous les habitants passent par le hall d'entrée, mais alors que le grand escalier au tapis de velours rouge et l'ascenseur s'offrent aux bourgeois, le locataire du sixième étage disparaît à gauche par une étroite porte dissimulée dans le mur de glaces. Il descend à la cave et colimaçonne dans l'escalier de service ; à chaque palier, la porte des cuisines des grands appartements. Les bonnes jamais ne souillaient le grand tapis de l'escalier mais rentraient et sortaient discrètement par la porte de derrière. Évidemment c'est par commodité, mais je crois aussi que les riches n'aiment pas voir la misère du monde, surtout pas celle qu'ils emploient. D'ailleurs, mon propriétaire est toujours gêné de tomber sur moi à la cave ou dans le hall de l'immeuble et il préfère de loin que je glisse l'enveloppe du loyer dans la boîte à lettres du concierge. Les premiers mois, je me présentais au deuxième, une liasse de billets nue à la main et lui tendais comme il entrebâillait la porte, qu'il vît comment l'argent du travail pourrit à passer de ma main dans la sienne, devient rente.
Il doit être bien malheureux. Malgré la porte dérobée, l'escalier de service, l'enveloppe, il me sait là. Il songe à son locataire, 5 étages au-dessus, qui risque de mettre le feu à la baraque en poussant le radiateur. Il doit se demander si je rince bien l'évier après la vaisselle. Si les cheveux que je perds dans la douche ne feront pas bouchon, un jour. Je lui fais bien du souci.  Et je gage que Marie-Antoinette ne devait pas être tout à fait tranquille à l'idée des domestiques qui vaquaient et trottaient derrière les panneaux.

On peut depuis longtemps investir dans l'immobilier sans s'embarrasser d'un locataire, d'une famille, de mioches qui toussent et grelottent ou crient quand la pluie tape trop fort sur les toits de plomb. On peut investir dans les bureaux. Là, c'est des gens bien qui sont, des gens qui partent le soir, qui ne se lavent pas ; pas de poils dans la douche, pas d'amis à toute heure, pas d'étudiants dans les communs. Évidemment que ça rapporte plus, les bureaux, mais aussi c'est plus propre, moins humain, on loue à une entreprise, pas à des vrais gens qui mangent, urinent et se lavent.
Depuis quelques années on fait mieux encore. Mieux que les escaliers et couloirs dérobés de Trianon qui permettaient d'être servis sans voir qui servait. Mieux que les escaliers de service et les portes latérales. Mieux que l'immobilier de bureau. On peut acquérir des parts d'un certain parc immobilier géré par des banques. On peut se servir sans voir qui on presse. C'est la pierre papier. C'est la pierre sans locataire qui appelle pour faire changer la tapisserie, la pierre sans fuite d'eau, la pierre sans impayé. C'est la pierre sans pitié. Même le plus cupide des bourgeois a des scrupules à faire expulser son étudiant du sixième. On en causerait. Mais les banques... Elles ont des milliers de locataires - ne font pas dans le détail ; elles sont anonymes - la responsabilité des hausses de loyers et des expulsions est diluée ; elles ont des avocats à temps plein quand le particulier hésite à procédurer. 

En un mot :  l'exploitation se fait maintenant à distance et anonyme. Mais c'est à double tranchant : tant que les domestiques vivaient avec leurs maîtres, ces derniers pouvaient garder un oeil sur leurs gens. Tant que les propriétaires savaient ce qu'ils possédaient, ils pouvaient inspecter leurs possessions. La révolution prolétarienne était impossible : les domestiques n'avaient pas de vie privée ; conspirer - impossible ! L'expropriation de la propriété foncière - impossible ! Il eût fallu déloger un a un tous les petits propriétaires. Ces derniers se seraient enchaînés avec leurs enfants aux portes des chambres de bonnes. Mais aujourd'hui : les étudiants conspirent tranquilles au sixième, des arrondissements entiers où sont parqués les malheureux conspirent. Mais aujourd'hui ! Le rentier ne saurait même pas sur quel front se battre, à quel immeuble s'enchaîner. La propriété foncière est si immatérielle, concentrée et gérée par les banques, que les propriétaires n'ont plus de pierre, que du papier. Du vent. Décrète-t-on que ces papiers ne valent plus rien, que les immeubles gérés par les banques le sont désormais par le peuple et le tour est joué.

28 octobre 2009

Bêtise

En hypocagne, je me suis porté volontaire le même mois pour un exposé en allemand sur L'homme sans qualités et une leçon de français : Encyclopédisme et érudition dans À rebours. Comme souvent dans ces cas-là, Musil et Huysmans ont fini par se télescoper et j'ai pressenti la bêtise comme le lieu commun à ces deux auteurs. Ça m'obsédait. Je la voyais partout. Dans les premières pages de L'homme sans qualités quand Musil parle de la journée d'été comme ferait un météorologue et dans bien des passages où il parle des gens qui classent ou calculent : savants, bibliothécaires, banquiers. Dans À rebours, puisque le duc des Esseintes passe bien du temps à classer ses livres et à songer tout raffiner : d'un roman un poème en prose, tout Londres dans un bistrot du Havre, les plantes carnivores - Tout est syphilis ! J'avais alors une conception ferme de la bêtise : est bête celui qui nie la complexité du réel en l'arraisonnant de chiffres, en le simplifiant, en s'isolant. La bêtise d'un geek, en quelque sorte, celle du savant qui ne voit de tout le monde que les fesses du matheux qui pédale devant lui, celle du lettré qui se réfugie derrière un mur de livres. Et l'antidote à la bêtise, je le trouvais dans Musil : Ulrich qui court le monde, refusant de s'établir, de se figer et se réclamant du sens des possibles.
Longtemps, j'ai cherché une définition essentielle de la bêtise, des choses valables pour toujours et partout. C'est de Foucault - et donc de Marx, un peu - que j'ai su la vanité du projet. Ne valait-il pas mieux faire une généalogie de la bêtise, voir quand elle apparaît et ce qu'on nomme ainsi ?
Alors j'ai pensé à la rentrée de ma seconde. C'est le professeur de biologie qui nous a accueillis. C'était un personnage : très bien mis, il marchait en traînant la jambe, tenant dans son dos un parapluie dont parfois il fendait la mûre de lycéens qui, ne l'ayant pas vu venir, chahutaient devant la porte du laboratoire. En fait de fiche de renseignements, il nous a demandé de parler de nous, de ce qui nous préoccupait. J'ai écrit deux choses : que je perdais bien du temps à lire des romans et que je n'aimais rien moins que la bêtise des gens. Il nous appelait l'un après l'autre au bureau et plus ça allait, plus j'avais honte d'avoir ainsi dit ce que j'avais de plus secret et qui en plus trahissait ma prétention. Vous souffrirez beaucoup, m'a-t-il dit.

Étais-je bête alors à lire des romans en traitant tous les autres d'imbéciles.

16 octobre 2009

Classification

Jusqu'au lycée - à la campagne - j'ai fait des cabanes dans les arbres. On avait tous des cabanes. Et c'était un peu la féodalité puisqu'on se comportait comme des petits seigneurs. La nôtre était grande et vulnérable, faite seulement de longues galeries suspendues d'un arbre à l'autre. Une cible facile. Après chaque bataille, les planches étaient enduites de la merde des projectiles ennemis. Mais on se sentait en sécurité à l'intérieur. Une fois seulement on a fait une sortie : on nous jetait des pierres et le vacarme sous la tôle ondulée du toit était intenable. On s'est battu au corps à corps. Moi avec A. - devant tous les autres. J'avais pris soin de passer un vieux pantalon et d'enlever ma chemise, mais les parents comprirent tout au gratin de bouse que j'avais derrière les oreilles.

Pour construire et meubler la cabane, on volait des planches et des poutres tout autour du village, on faisait les poubelles et chaque année la nuit des encombrants, quand les villageois mettaient sur le trottoir leurs oripeaux. On allait même à la décharge. Jusqu'au jour où M. en revint tout sonné avec à peine un cintre : il avait vu des centaines de vipères se chauffer au creux des sacs noirs. On a fini par avoir un véritable trésor. Et j'ai eu envie de marquer d'un sceau tout ce bric-à-brac. D'en faire l'inventaire.

C'était pareil avec les livres. Quand j'ai découvert dans le grenier de ma grand-mère les BD petit format que lisait mon père, j'ai fait aussitôt la liste. Et quand il a fallu partager avec les cousins, j'ai intrigué pour avoir au moins la collection complète de Blek le roc. Les numéros isolés de Zembla ou Rodéo, j'en voulais pas. Il me fallait un tout, quelque chose qui fasse liste. Plus tard, quand j'ai su que Marx avait écrit des centaines d'articles et de lettres, j'ai imprimé les 50 pages de bibliographie - pour le plaisir de feuilleter et l'illusion de dominer ses écrits.
Ça m'a repris le mois dernier. À déménager - et comme je devais prendre tous mes bouquins en main - j'ai voulu les recenser.
Je sais que c'est les bêtes qui aiment ainsi marquer et classer, les imbéciles qui retiennent des choses le seul computable. Et si l'employé de la bibliothèque impériale de Vienne arrive à s'y retrouver, c'est bien parce qu'il ne lit pas. Le secret de tout bon bibliothécaire est de ne jamais lire, de toute la littérature qui lui est confiée, que les titres et la table des matières. Celui qui met le nez dans le contenu est perdu pour le bibliothèque ! Jamais il ne pourra avoir une vue d’ensemble [Robert Musil, L'homme sans qualités].
Alors j'ai cherché une classification qui dise quelque chose du contenu. Une classification qui ne permette pas seulement de s'y retrouver, mais de connaître les livres par la tranche déjà.

Ce devait être une classification marxienne. Ce sera la classification de la bibliothèque du LOM - Lycée d'orientation marxienne. Le principe est simple : les livres sont classés selon leur rapport à la réalité. En 0000 les fictions, en 1000 les descriptions du réel, en 2000 les livres qui permettent de réguler la réalité et en 3000 les livres qui la veulent transformer. Et comme il y a des fictions qui prétendent changer le monde et des descriptions qui aussi - le réalisme-socialisme et les oeuvres du matérialisme historique par exemple - il y aura des côtes imbriquées.
Question : où met-on la Bible ?

7 octobre 2009

Leçons particulières

Il y a deux ans - plus ruiné que jamais - je suis revenu sur ma décision de ne plus m'occuper d'école et j'ai collé sur les gouttières de mon quartier des Leporello ; je ferais potasser leur bachot aux fils de la bourgeoisie. Le soir même on m'appelle : ce n'était pas une famille, mais tout droit le rabatteur d’une société de cours particuliers - Prestige cours. J'ignorais que ces boîtes recrutaient ainsi ; c’en devait être une petite, réduite à démarcher les étudiants qui tentaient les petites annonces plutôt que de se livrer d'emblée aux vampires comme Keepschool ou Acadomia. Justement le type vantait sa société à taille humaine. Sans doute il opérait depuis son salon et se contentait de mettre en relation les étudiants et les familles qu’il avait enveloppées, touchant pour ce travail de standardiste deux fois plus que le professeur.
C'est toujours le même principe : les familles achètent d'avance un certain nombre de coupons qu'elles payent entre 40 et 100 € l'unité. L'étudiant reçoit entre 10 et 30 € par coupon enregistré. Le reste - et pour chaque heure de cours c'est ainsi - revient à la société de cours particuliers. On dira que ces sociétés ont des frais de fonctionnement. Mais personne ne leur a rien demandé et on peut très bien trouver sans intermédiaires et sans frais.
Et voilà le problème : comment ces intermédiaires résistent-ils à Internet ? N'est-il pas passé, le temps où les notables s'arrachaient les petits séminaristes ? Ce temps où il fallait connaître le curé, négocier avec les parents et cajoler le petit de peur qu'il ne s'offre au château d'à-côté. Plus la peine désormais d'avoir ses entrées rue d'Ulm pour consulter le moleskine où les normaliens griffonnent leurs coordonnées. On trouve sur Internet des étudiants très bien et plus qu'assez pour en changer.
Proxénètes, grossistes, courtiers et recruteurs me semblent des gens grassement payés à faire la circulation. D’ailleurs, le type de Prestige cours ne conspire-t-il pas contre la société ? Ne vit-il pas de la sottise des parents et de la mollesse de l'État ? Si les parents ne doutaient pas tant de l’efficacité de l’éducation publique et s’ils n’avaient pas la lubie de s’entourer d’une cour de précepteurs ; si l’État n’encourageait pas ces pratiques en consentant des déductions d’impôt, on pourrait verser bien plus d’argent au fonds scolaire. On engagerait des gens intelligents, et tout irait - sans doute - de mieux en mieux. Or là, les professeurs délaissent leurs classes et donnent des leçons particulières, tandis que les recteurs embauchent à la hâte des vacataires dont même Acadomia n'aura pas voulu.
Au fait, je donne des leçons particulières de philosophie.

26 septembre 2009

C'est juste de la philosophie

Près de l'évier de la salle des professeurs, il y a un panneau de liège où - à condition de signer - on peut afficher tout ce qu'on veut. Un plaisantin annonce par exemple qu'il vend son château en Dordogne. On trouve quelques minables pamphlets de syndicats et sur une même punaise, trois feuilles placardées par un petit professeur de philosophie. La feuille du dessus est une photocopie du manuel. Un texte de Nietzsche.
Êtes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu’à produire le plus possible et à s’enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l’addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! [...] Car [le travail] consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. Nietzsche, Aurores.

Ce texte de Nietzsche démonte à merveille la devise de M. Sarkozy : travailler plus pour gagner plus. Travailler plus pour penser moins. Ils sont mieux sur les quais du RER que dans la rue à crier, les gens qu'on paie pour accompagner d'un geste las la fermeture des portes aux heures de pointe. On préfère savoir les gens au boulot le dimanche plutôt qu'à fureter sur Internet. Et parce que ce texte de philosophie est politique, polémique, qu'il décrit si bien quelque chose qui a lieu, quelque chose de la vraie vie, quelque chose qui fait qu'on travaille plus, qu'on devrait travailler encore plus, parce que ce texte dégringole du ciel des idées pures et se mêle à la fange, on peut l'attaquer, on peut ne pas être d'accord.
On devrait pouvoir l'attaquer.
Mais la petite philosophe met au stylo rouge dans la marge : Ne décrochez pas ce texte comme déjà. Vive la démocratie. C'est juste de la philosophie.
Parce que Nietzsche appliqué au travail dominical et au reste perd son impunité philosophique, on la lui rend en rappelant : c'est juste de la philosophie. On va ainsi contre l'évidence que ce texte prend parti, est utile à ceux qui doivent travailler plus, est leur dernière chance, car bientôt ils ne penseront plus même à hauteur de ce texte. C'est comme si le petit professeur faisait de la politique avec Nietzsche mais prétendait rester au-delà, dans un lieu où la pensée est inutile, désintéressée, inattaquable.
Mais non. Il faut accepter que le philosophe a quelque chose à nous dire de la vraie vie. Il faut accepter surtout de compromettre la philosophie, de la mesurer au concret. C'est en acceptant qu'on puisse décrocher Nietzsche - mais qu'ils essaient seulement ! - qu'on pourra se débarrasser de Comte-Sponville et Ferry. Tant que la Philosophie en général aura le privilège de la pensée pure, tant que les philosophes auront tous également raison, on ne pourra jamais en plaquer un seul - de mauvais - au sol. Tant même qu'on parlera de la philosophie, on manquera l'essentiel : qu'il y a des philosophes qui oeuvrent pour les hommes et des qui travaillent contre.
De circonstance : La Philosophie en général est ce qui demeure des différentes philosophies lorsqu'on les a vidées de toute matière et qu'il n'en subsiste plus rien qu'un certain air de famille, comme une atmosphère évasive de traditions, de connivences et de secrets. C'est une entité du discours. [...] L'apparence systématique, l'architecture et le style commun des diverses constructions de l'intelligence appliquée à la Philosophie permettent de prendre les méditations de [MM. Ferry et Comte-Sponville] pour une incarnation de la philosophie au même titre que le Spinozisme, incarnation simplement plus pâle, plus modeste, plus anémique, mais rigoureusement comparable, de la même chair et du même sang. Nizan, Les chiens de garde.

Ça veut dire quoi : c'est juste de la philosophie ? Que la philosophie est inutile, de l'art pour l'art, désintéressée, qu'elle ne mange pas de pain ? Mais les philosophes en mangent eux ! Et ils ne l'aiment pas - en général - frotté d'ail.

13 septembre 2009

Voyage à l'est

Je rentre à l'instant d'un long tour d'Europe. J'ai placé ce voyage sous le signe du communisme et j'ai voulu voir, partout où j'allais, des vestiges de ce qui s'est effondré en 1989. Je ne suis pas le seul. Il semble même qu'il y a un marché de touristes que ces choses-là intéressent. En Hongrie et en République Tchèque, on trouve dans les boutiques de souvenirs des briquets, des porte-cigarettes et des fiasques customisés d'étoiles rouges. Sans doute des répliques d'objets qui circulaient à l'époque, puisqu'en Bulgarie - là où les trop rares touristes n'ont pas encore épuisé le stock d'objets originaux - on vend les mêmes bricoles mais patinées.
A Prague on peut visiter le musée du communisme. A Budapest, il y a le Memento Park : le cimetière des statues officielles déboulonnées après 1989. Juste à la sortie de la ville. J'ignore pourquoi les Hongrois n'ont pas envoyé ces machines à la fonte. Au bénéfice du doute, peut-être. Ou alors ils ont été pris du même scrupule que moi il y a quelques jours, quand j'ai retrouvé dans mes affaires la fiole d'eau de Lourdes. J'ai eu peur d'être sacrilège en liquidant ça aux toilettes et je l'ai descendue à la cave. Le vrai dieu, sait-on jamais. A Memento Park, deux Chinois m'ont demandé leur chemin et d'où je venais : ils s'étonnaient du nombre de Français qu'ils avaient croisés dans les allées à commenter les reliques. 

Je ne suis pas le seul non, parce que j'ai déniché chez un bouquiniste de Budapest, en français, une histoire de l'URSS par Aragon, un essai de Lukacs sur Soljenitsyne et les souvenirs d'un membre du PCF. Pas le seul parce qu'à Prague on trouve pour quelques centimes d'Euro une anthologie en allemand de textes prolétaires-révolutionnaires. J'ai failli prendre aussi la première édition des comptes-rendus sténographiés des procès de Moscou, mais la libraire en voulait 3 000 Couronnes tchèques.

Je me demande après ce voyage, à l'heure où El Pais publie des photos en couleur du Che, où les touristes français piquent leurs sacs à dos d'insignes soviétiques, où l'on peut faire dans bien des capitales des Red Tours, je me demande si le rouge n'est pas la couleur de l'Europe, ce qu'on a tous en commun. Le rouge, et l'anglais.

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