Promis, c'est la dernière fois que je parle ici de Simone Manon, professeur de philosophie au lycée Vaugelas de Chambéry et blogueuse. Mais il faut que je me libère de cette obsession, oui, de cette paranoïa de marxien qui voit des ennemis partout et qui ne distingue plus - à force - l'essentiel de l'accidentel. Car Simone Manon est à peine plus (ou à peine moins) que moi quant à la pensée-Marx : ses élèves - à part quelques-uns - auront-ils intégré la charge idéologique de ses cours ? Les gens qui visitent son blog cherchent-ils une vision du monde ou seulement quelques références, des analyses ponctuelles voire une dissertation toute faite ? Quant à moi, qui suis-je pour tirer ainsi à boulets rouges sur tout ce qui bouge ? À quoi bon d'ailleurs, puisque personne ne lit ces lignes. Disons que je me fais les dents, pour quand le jeu vaudra la chandelle.
Et que le lecteur soit prévenu, je vais faire à Simone Manon un reproche suranné, je la vais traiter d'idéaliste. Le philosophe idéaliste part "de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, de ce qu'ils sont dans les paroles, la pensée, l'imagination et la représentation d'autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os". Le matérialiste à l'inverse "part des hommes dans leur activité réelle". Pour le matérialiste, "ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience". [L'idéologie allemande, Éditions sociales, pp. 36-37]
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Tous ceux-là sont déjà idéalistes qui se proposent de parler du travail et ne partent pas du travail comme activité réelle, mais de ce que des hommes en ont dit. Nos professeurs de philosophie - et Simone Manon - croient enseigner ce qu'est le travail en feuilletant le vieux recueil des idées sur le travail ; moi, j'irais plutôt de par le monde, je verrais qu'il y a travail et travail, qu'il y a travail salarié et travail non salarié, travail plus ou moins pénible, plus ou moins bien payé, travail accumulé c'est-à-dire capital, je verrais qu'il y a des gens qui ne travaillent pas, je verrais qu'il y a le travail élémentaire d'une cohorte de fourmis traînant une fraise à l'abri et le travail élaboré d'un ouvrier fraiseur. Nos philosophes diront que ce ne serait plus de la philosophie, mais de l'histoire. Précisément : le matérialiste que je suis n'a que faire d'une science livresque, d'une scolastique. "Nous ne connaissons qu'une seule science, celle de l'histoire. L'histoire peut être examinée sous deux aspects : l'histoire de la nature et l'histoire des hommes. Les deux aspects cependant ne sont pas séparables ; aussi longtemps qu'existent des hommes, leur histoire et celle de la nature se conditionnent réciproquement. L'histoire de la nature est ce qu'on désigne par science de la nature". [Marx, Engels, L'idéologie allemande, Éditions sociales, p. 20] Ce n'est pas un hasard si on n'enseigne la philosophie qu'en classe terminale : il est bon d'avoir vécu un peu, d'avoir fait avant 6 ans d'histoire, de géographie, d'éducation civique, de français etc. C'est aussi une belle duperie : puisque les élèves sont réputés en savoir assez enfin des hommes dans leur activité réelle, les professeurs de philosophie s'envolent d'emblée avec Platon pour le monde des idées et y séjournent une année entière. Oui, ils ne partent pas des hommes en chair et en os, ils en partent et n'y reviennent que pour exemples.
Ceux-là encore sont idéalistes qui croient qu'à chaque mot est attaché depuis la nuit des temps une signification immuable, qui décident a priori du bon usage des concepts. Simone Manon affirme qu'on "commet une erreur lorsqu'on parle du travail des animaux, [car] sous une même dénomination, on désigne des réalités qui, en toute rigueur, doivent être différenciées". Elle se demande s'il y a "sens à dire qu'on travaille lorsqu'on bricole, on s'adonne à une activité artistique, intellectuelle qui n'est pas effectuée en échange d'un salaire". Elle persifle enfin la vision marxienne du travail moins aliéné : "Est-il bien sérieux de penser sous le même concept de travail, une activité idéale qui n'existe que dans les rêves et l'activité que nous nommons ainsi dans le réel ?" Faux problèmes ! Quand je lis travail animal, je ne vois pas de pieuvre à la caisse d'un supermarché. Quand un lycéen dit travailler, on ne doute pas qu'il parle de ses devoirs scolaires. La signification d'un mot est limitée - et enrichie - surtout par l'usage. Si c'est ambigu, il suffit de préciser : travail salarié, travail de nuit, travail de l'ouvrier fraiseur, travail salarié de nuit de l'ouvrier fraiseur, travail scolaire, le castor a travaillé toute la journée à rogner la base d'un tronc d'arbre. Mais Simone Manon - et comme pour elle ce sont les mots qui font exister les choses - ne veut pas que travail engendre une si vaste collection de bâtards concrets, elle ne veut pas léser le mot. Alors elle cherche partout dans la vie réelle le travail qui correspond au mot travail, éliminant peu à peu tout ce dont travail est un commode nom générique. Elle retournerait aussi bien tous les vergers du monde à la recherche du fruit que nomme le mot fruit, repoussant tour à tour les pommes, les bananes et les fraises en s'exclamant : "C'est un fruit que je veux, pas une pomme !"
Ceux-là sont toujours idéalistes qui croient établir les propriétés d'une chose à partir des propriétés du nom qu'on lui a donné. Dans son cours sur L'aliénation du travail, Simone Manon reconnaît avec Marx que le travail est souvent aliénant. Mais elle ne suit pas Marx quand il affirme que l'homme peut se libérer de ce travail aliénant et faire en sorte que le travail ne soit pas "seulement un moyen de vivre, mais devienne lui-même le premier besoin vital". [Marx, Critique du programme de Gotha] Pour en décider, il faudrait faire une enquête, voir si on peut trouver déjà des formes de travail désaliéné ; il faudrait réfléchir aussi à partir des présupposés réels, voir si le machinisme ne libère pas jusqu'à à un certain point l'ouvrier. Mais Simone Manon ne sait que tisser des étymologies et manipuler des mots. Elle pose : "En toute rigueur le travail est une contrainte vitale. Par définition une contrainte est ce qui nie la liberté". Elle introduit ensuite diabolicus ex machina la formule "travail libre" (formule qui est la sienne et par laquelle elle résume toute la pensée de Marx sur le travail non aliéné*). Elle conclut : puisque la formule travail libre est un oxymore, rien de tel ne peut exister dans la vie réelle. Elle passe ainsi d'une considération grammaticale à quelque chose de la vraie vie : "Je maintiens que l'idée d'un travail libre est un oxymore. Tout au plus est-il permis d'espérer que chacun exerce une activité correspondant à ses aptitudes, à ses goûts et soit justement rétribué en terme de revenu et de reconnaissance sociale afin d'y trouver un épanouissement". Elle glisse de l'idée à la réalité. C'est comme si on disait que Gdansk étant imprononçable, rien de ce nom n'existe. Eh bien soit, disons Dantzig et le tour est joué. Nommons autrement le projet marxien, nommons-le travail de moins en moins aliéné et les arguments fumeux de Simone Manon s'évanouissent. À moins qu'elle ne s'enrage et pose que aliénation signifiant absence totale de liberté, il n'y a aucun sens à se dire à demi libéré etc.
Peut-être Simone Manon a conscience qu'elle se paie là de mots car elle finit par citer un texte de Marx. Oh, elle ne fait que descendre d'un cran dans l'échelle de l'idéalisme, car partir d'un texte est mieux que partir d'un mot ou d'une formule, mais ce n'est toujours pas partir des hommes en chair et en os ! D'ailleurs, Simone Manon ne part pas du texte de Marx, elle part de l'idée qu'elle s'en fait et dont ce texte n'est selon elle que l'avatar : "Et qu'on ne vienne pas dire qu'il soit possible de penser un travail affranchi des contraintes mutilantes de la division du travail et de la nécessité vitale ou sociale. Une telle représentation est une utopie [C'est Simone Manon qui souligne] et une utopie seulement. C'est le propre de l'utopie marxiste. Marx en énonce les termes dans La critique du programme de Gotha". Et de citer alors le texte de Marx : "Dans la société communiste, quand auront disparu la subordination des individus à la division du travail et l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra le premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l'horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : 'De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !'" Ce texte ne gagnerait-il pas à être descendu dans la vie concrète plutôt que d'être hissé vers l'idée de l'utopie marxiste ? Lisons ce texte non plus comme l'illustration de l'utopie marxiste mais comme le reflet de la vie réelle. Marx y détaille les conditions d'avènement du communisme : 1. Les hommes sont de plus en plus instruits et qualifiés. 2. Les ingénieurs sont capables de concevoir des machines qui libèrent des tâches répétitives et augmentent la productivité. 3. On ne trouve plus dans les usines de simples presse-bouton mais des ouvriers polyvalents capables au moins de programmer une machine, de surveiller la production, de vérifier la qualité des produits. 4. D'ailleurs, la distinction entre ingénieurs et ouvriers s'estompe. 5. Les ingénieux ouvriers sont capables de reprendre à leur compte la production. 6. Le travail devient non seulement gratifiant mais hominisant. 7. On produit en abondance tout ce dont les individus ont besoin ; le vol perd alors sa raison d'être ; l'État chargé d'assurer la sécurité des possédants perd sa raison d'être.
C'est si peu utopique que cela a déjà été essayé. À la fin de son cours, Simone Manon se fait une joie d'observer que la "collectivisation des moyens de production ayant été historiquement expérimentée, il est possible de tirer certains enseignements". Si cette attention à l'histoire ne venait pas à la toute fin d'un cours spéculatif sur le travail, comme simple caution historique, ce serait-là une démarche parfaitement matérialiste. Mais Simone Manon a passé trop de temps dans le monde des idées : semblable au vaste oiseau des mers, exilée sur le sol, ses ailes l'empêchent de marcher. Car Simone Manon a complètement oublié ce qu'était un fait historique : ce n'est pas parce que dans les conditions de la Russie de 1920 la collectivisation fut un échec sanglant que toute collectivisation - dans d'autres conditions - est un échec.
Je résume. Simone Manon se propose de dire à ses élèves ce qu'est le travail et se contente de leur dire ce qui a été dit sur le travail depuis 2000 ans. Simone Manon n'explore pas les différentes réalités désignées par le mot travail, elle déduit de l'étymologie du mot quelles réalités il peut seules désigner. Simone Manon va de l'idée au texte et de l'idée à l'événement historique de sorte que le texte est lu avec un préjugé et l'événement historique non compris dans son historicité. Simone Manon est une idéaliste.
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Dans ses cours généralement idéalistes sur le travail, Simone Manon trouve encore ponctuellement le moyen d'éreinter la pensée de Marx. Les deux d'ailleurs sont liés : elle est idéaliste parce qu'elle n'a pas vraiment lu la critique dirimante que Marx fait de l'idéalisme ; elle éreinte la pensée-Marx parce qu'en idéaliste, elle s'attaque à tout matérialisme. Si encore son idéalisme ne faisait qu'engendrer son anti-marxisme et vice-versa, Simone Manon n'aurait tort qu'en idée, mais il y a que ses sottises ont des conséquences réelles sur la vie concrète des gens : à suivre les idées de Simone Manon on risque de renoncer à changer le monde pour se contenter du monde tel qu'il boitille. Elle écrit par exemple : "Je maintiens que l'idée d'un travail libre est un oxymore. Tout au plus est-il permis d'espérer que chacun exerce une activité correspondant à ses aptitudes, à ses goûts et soit justement rétribué en terme de revenu et de reconnaissance sociale afin d'y trouver un épanouissement". Autrement dit : on ne peut rien faire pour les ouvriers si ce n'est changer l'idée qu'ils se font de leurs conditions de vie et de travail ! Vieille illusion selon laquelle le sort des gens dépend des idées qu'ils s'en font. On pourrait là - paraphrasant ce que Marx dit de Hegel -, dire que Simone Manon n'est pas à blâmer parce qu'elle décrit l'être du travail moderne tel qu'il est, mais parce qu'elle donne pour l'être du travail ce qui est. Et je le redis : ce qu'elle donne à faux pour l'être du travail, pour une nécessité donc, risque bien de dissuader les gens de chercher d'autres formes de travail. Ailleurs, dans un cours sur Nietzsche, elle moque le militant qui prétend changer ce qui est : "Le nihilisme actif demeure incapable de concevoir un après la mort de Dieu, il est impuissant à créer une éthique positive et joyeuse de vie. On peut penser à tous ces militants divers et variés qui savent bien que leurs espérances ne sont que rêves impossibles, mais ils sont trop faibles pour y renoncer et trouvent une raison d'être dans la critique et la destruction systématique de ce qui est". Oui, le militant communiste a des idéaux et il n'en cache pas l'origine matérielle : il n'a pas honte de partir de la misère des classes opprimées. Et oui, l'idéalisme de Simone Manon (et ses conséquences sur les hommes de chair et d'os) a des causes matérielles, mais elle les tait prudemment. Il ne me reste donc plus qu'à les mettre au jour.
Simone Manon a un préjugé négatif contre Marx. Elle voudrait faire croire à ses lecteurs que ce préjugé est légitime : Marx aurait tout bonnement perdu la bataille des idées. Or, les arguments anti-marxiens de Simone Manon sont si falots, son ignorance de la pensée-Marx si criarde que ce préjugé, loin d'être un résultat, ne peut être qu'un postulat. C'est bien d'autres qu'elle tient que Marx ne vaut pas la peine. De ses professeurs peut-être, tant l'université française est fermée à Marx. Pour lire le Capital dans le détail, il fallait au moins un prétexte ; il fallait par exemple que Marx fût inscrit au programme de l'agrégation. Cela n'a jamais été le cas. Dans les années 1970 pourtant, Simone Manon a dû entendre parler de Marx, quelque chose aurait dû rester : il faut croire que les morceaux de choix de 2 000 ans de philosophie idéaliste ont été plus forts. Et puis, très vite, elle est devenue professeur de philosophie. Elle a dû calmer les élèves morguant que la philosophie ne servait à rien, et elle a dû répondre ceci que philosopher, c'est faire usage de sa raison, combattre les préjugés et l'opinion, prendre de la hauteur par rapport aux débats de société partisans. Dès lors, munie de cette idée que le philosophe écrit sous la dictée de la Raison, elle a très honnêtement commencé à moquer tous ceux qui à visage découvert font de la philosophie une arme de combat - dont Marx. Professeur de philosophie donc, elle aurait dû partir de ce que les élèves ont appris en 11 ans de scolarité obligatoire, et pour un cours sur le travail, elle aurait dû se documenter sur la réalité actuelle du travail. Mais il est tellement plus simple de camper sur ce qu'à dit Platon du travail, ça donne des cours immuables à ânonner chaque année et c'est bien plus conforme à l'idée que tout le monde se fait de la philosophie.
On voit que Simone Manon ne peut pas grand chose à son idéalisme, mais pourquoi ne s'offusque-t-elle pas de ce que cet idéalisme lui fait dire ? Pourquoi ne tique-t-elle pas au moment de professer qu'il est permis d'espérer tout au plus que les travailleurs aient plus de reconnaissance sociale ? C'est sans doute que les conséquences "rigoureuses" de ses raisonnements idéalistes (l'État est garant de la sécurité des citoyens, on ne peut pas radicalement améliorer le sort des travailleurs, l'écart des salaires doit être rationnellement justifiable) lui parlent d'une certaine manière et flattent sa vie matérielle. Sans doute Simone Manon n'a aucun intérêt à voir disparaître l'État qui lui paie son confortable salaire de 4500 €, qui lui garantit une belle retraite, qui assure la sécurité de ses biens.
Si ça tombe, Simone Manon a commencé la philosophie déjà munie de préjugés de classe. On aurait alors la vraie cause de l'idéalisme de Simone Manon : n'ayant pas intérêt à voir le monde changer, Simone Manon n'a pas intérêt à diffuser honnêtement la pensée-Marx. Cela expliquerait pourquoi il n'y a pas de fêlure entre ce que les conditions d'exercice de son métier (l'enseignement qu'elle a reçu, les concours qu'elle a passés, les manuels scolaires, l'opinion que tout le monde se fait de la philosophie, les livres de Dominique Méda) la poussent à dire et ce qu'en effet elle dit : elle aurait peut-être dit la même chose de toute façon, philosophe ou non. Cela expliquerait aussi tout le soin que met Simone Manon à faire passer ses conclusions conservatrices pour la conséquence logique de ses raisonnements idéalistes, pour le fruit du simple bon sens (il est partout question de raison et de mesure dans les cours de Simone Manon : à propos des écarts de revenus qui devraient être "rationnellement justifiables" et ramenés à "la juste mesure" ; des marxiens qui devraient gagner un peu en "sagesse") : ne pouvant donner la véritable cause matérielle de sa philosophie, elle en invente une autre - raisonnable et idéale -, et fait de la cause matérielle réelle de sa philosophie la conséquence (idéo-)logique de ses "raisonnements".
* On trouve la formule travail libre sous la plume de Marx dans Travail salarié et capital, mais là, Marx entend par travail libre le travail salarié, puisque l'ouvrier libre - au contraire de l'esclave ou du serf - se vend lui-même. On voit combien peu Simone Manon est familière des textes de Marx pour appeler "travail libre" le travail moins aliéné.